Partager l'article ! La chapelle sur la Marne, Saint-Urbain: Peut-on parler d'une fondation miraculeuse de la chapelle de Saint-Urbain qui accueillait les reliques de ...
Peut-on parler d'une fondation miraculeuse de la chapelle de Saint-Urbain qui accueillait les reliques de ce saint martyr au moyen âge ? C'est ce que nous avons voulu montrer à travers un texte du XIè siècle, translatio et miracula Sancti Urbani publié par les bollandistes dans les Acta Sanctorum de Mai, tome 6. Nous nous concentrons, dans le cadre de cette étude sur le paragraphe 15.
Mais commençons un peu plus tôt. Alors que ce lieu n'était pas encore si connu, la compassion favorable du Seigneur se révéla par des signes. Il fit alors des miracles, qu'il voulait remarquables, parce que son plan pour l'éternité allait arriver au moment opportun. C'est un fait que j'assumerai mes paroles de louanges comme n'étant aucunement irréfléchies. Le Martyr choisit lui même son propre domicile, lui qui fut longtemps l'hôte du monastère construit en l'honneur de la Sainte Trinité. Aussi avant que soit aperçue la clarté de lumières multiples, et de flambeaux brillants fréquent, il irradia là un éclat. Un certain Giroard, de Joinville, passant en ces lieux juste avant l'aurore raconta sous serment qu'il avait vu ce que je vais décrire. Certes s'il vit s'élever le brouillard parmi les contrées de la rive la plus haute, dont, comme à l'habitude, le sommet le plus haut était découpé par une clarté remarquable qui illuminait souvent les alentours du lieu prédestiné. C'est un fait qu'alors qu'elle errait habituellement de ci de là, cette fois ci, n'ignorant pas qu'il arriverait quelqu'un et où il devait se rendre, elle se répandit pleinement sur les statuas vénérables : enfin par la plus grande évidence, cette sphère de lumière fut distinguée comme un indice parmi ces candélabres ardents. Aussi celui qui avait vu cela, averti par une révélation du Martyr, apporta en premier une pierre pour fonder une chapelle. Par ceci dis je, et par des présages similaires, la vertu du martyr recommandait ce lieu choisi et prédestiné, et pour être sûr que nous y assisterions en nombre, il ne cessa de faire fleurir des miracles nombreux. Certains m'ont été enseignés par des relations sures, les autres, je les ai vus de mes propres yeux. J'ai décidé de les écrire pour les mémoires à venir.
Nous l'avons dit, ce miracle est fondateur et ce, pour plusieurs raisons. D'abord parce que c'est le premier des miracles de saint Urbain en Haute Marne. Ensuite, parce qu'il est à l'origine de la construction du futur lieu de pèlerinage. Et c'est deux aspects du miracle sont étroitement imbriqués. La notoriété du Saint augmente à chaque modification de la chapelle : d'abord simple abri, finalement bâtisse en pierre.
Mais étudions le miracle lui même. Il s'agit de la vision d'un phénomène lumineux par un passant. Ce passant est clairement identifié. Il s'appelle Giroard et vient de Joinville. Ces précisions ne sont pas toujours présentes dans le recueil. Le fait que même quelques temps plus tard, au moment où les miracula sont rédigés, on s'en souvienne encore, montre l'importance que cet événement revêt pour la communauté et les fidèles. Il est aussi à noter qu'il ne s'agit pas d'un personnage remarquable, mais d'un homme laïc issu du peuple.
Donc Giroard, passant à l'aube, voit une lumière surnaturelle se fixer sur des statuas. Le topos de la lumière est typique de cette littérature. La lumière surnaturelle est toujours liée à Dieu et elle est une preuve de sainteté. D'ailleurs, on représente les saints auréolés d'or, c'est à dire de lumière. En outre, cette lumière aurait une forme sphérique, « globus ». Or le cercle représente le divin par opposition au carré qui est d'origine terrestre.
Dans le même temps que sa vision, Giroard reçoit une révélation du Saint martyr : il faut construire en ces lieux un abri pour les reliques de saint Urbain. A aucun moment, il ne semble y avoir de doute sur celui qui est à l'origine du miracle. Mais la description incomplète de la révélation ne nous permet pas de savoir sur quoi est fondée cette certitude. Quoiqu'il en soit, on décide rapidement de suivre cette voie et on fait construire sur les lieux un abri pour la châsse et les pèlerins. D'ailleurs, le passant offre lui même la première pierre de la construction. Il s'agit d'un exemple classique de miracle spontané. Le saint n'agit pas à la prière de quelqu'un. Il agit de lui même, pour lui même. Et le but de son action ne fait aucun doute pour le rédacteur. Les reliques étaient alors déposées dans le monastère de la Sainte Trinité, mais le saint désire un lieu qui lui soit propre : « Elegit sibi proprium Martyr domicilium, qui diutius quasi hospes fuerat intra Sanctae Trinitatis honore constructum Monasterium. »
Cette façon de réclamer un logement en refusant l'hospitalité d'un autre n'a rien de gratifiant pour un Saint martyr, au contraire cela ressemble fort à de l'orgueil, surtout qu'il s'agit là, non pas d'un autre saint, mais de la sainte Trinité. Il est remarquable que les saints morts se mettent à avoir des sentiments plus humains alors que de leur vivant on leur donne un caractère proche du divin, refusant au contraire ces pensées mauvaises. On le voit bien ainsi, les saints sont à la charnière entre le monde des hommes et Dieu. C'est parce qu'il reste toujours en eux de l'humain qu'ils sont plus accessibles aux prières humaines.
D'ailleurs, en plaçant les reliques hors du monastère, on renforce cette accessibilité du Saint aux prières de tous. En effet, on ne parle à travers le texte que d'une trentaine de miracles. Mais combien de pèlerins sont repartis sans résultat, combien ne sont venus que pour glorifier le saint ou combien ont caché leur guérison ? Un déplacement continuel de personnes dans un monastère ne peut qu'en perturber la vie. Les moines qui se doivent de vivre hors du monde ne peuvent s'occuper des pèlerins dans leurs bâtiments. Pour cette raison, certains établissements, en particulier ceux de la réforme comme Cluny, refusent de rendre accessible leurs reliques. La construction d'une chapelle hors des murs permet de rendre les reliques au monde sans ces soucis. En outre, le culte des reliques étaient aussi un moyen de gagner de l'argent. On remarque que c'est avec cette chapelle que le culte de saint Urbain se lance, alors que cela fait déjà trois siècles que les reliques ont été données aux moines.
Donc, il s'agit bien de la fondation, à travers la chapelle, du culte de saint Urbain en Haute Marne. En effet, la première partie du texte nous raconte les miracles ayant eu lieu lors du transfert des reliques de Rome à Auxerre, puis au diocèse de Châlons1. Mais c'est avec cet événement que la virtus du Saint se signale sur le lieu définitif de son pèlerinage. D'ailleurs l'auteur nous l'annonce avant même d'entreprendre son récit : « Dum locus ille nondum adeo celebris haberetur, ostentis quibusdam mirabilibus... » et nous rappelle que par la suite, les miracles ne cessèrent de fleurir sur ces lieux : « ... et ut celeberrimus habeatur, crebris hunc non cessat decorare miraculis ».
Il s'agit donc là, en quelque sorte, du mythe fondateur de la chapelle du pont et du culte de saint Urbain. Comme les dieux anciens choisissaient le lieu de leur culte en le désignant par un acte surnaturel, le Saint désigne son lieu de pèlerinage. Et même si le héros antique est devenu un homme du peuple, le choix du lieu reste primordial. Dans tous les cas, il se doit d'être digne de celui que l'on va y honorer.
Au premier abord, ce texte peut paraître évident. Le latin employé est simple et le sens n'en est pas codé. En outre, ce texte est un stéréotype de la littérature de miracles. Le fait évoqué n'a rien d'original, et on retrouve le même dans d'autres textes de la même période. Il utilise en outre des symboles courants pour appuyer la virtus du saint. Cette symbolique, il faut le garder en tête, était évidente pour un homme du Moyen Age, surtout un lettré. Il va de soit pour le lecteur médiéval que la lumière est d'origine saint et que le cercle est divin.
De même la fondation miraculeuse de la chapelle n'a rien d'étonnant. Nous l'avons dit, le même schéma existait déjà pour la fondation de temples anciens. Certains modèles plus anciens perdurent alors même qu'on a oublié les sources antiques.